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Les journaux de Jean-François Peyret, 2001 à 2008, sont téléchargeables ici

mardi 4 novembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 00 min

La toute petite chance que doit avoir un artiste, sinon c’est foutu.

Passage à vide, ou une partie de la banquise qui s’effondre. À la radio, une émission (« Tout arrive ») sur l’effet Darwin. Ameisen et Tort. À propos, j’ai appris hier que je ne faisais plus partie des festivités Darwin à Oxbridge l’année prochaine. Oui, tout arrive.

mercredi 31 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 53 min

Ça se tire. Fin de la fièvre acheteuse. L’épidémie, m’a une fois de plus, épargné.

Sans préalable. Le beau de l’art (beau ça) : aucun savoir requis. Ce qui ne veut pas dire que ce savoir, qu’un savoir ne soit pas nécessaire. Mais il est à la discrétion de l’artiste (du poète, de l’écrivain). Vous ne pouvez pas dire ce qui a été vraiment nécessaire à tel ou tel pour écrire telle ou telle œuvre littéraire, à tel pour peindre telle tableau. Mais un philosophe ne devient philosophe que s’il a son petit bagage de philosophe (universitaire, bien sûr). Et le philosophe est toujours professeur de philosophie, quelle tristesse. Et les scientifiques, pareil. Façon de dire que du rapport de Picasso à ses maîtres, on ne peut rien dire.

J’ai fini de relire le fichier « rédaction » du Trouble. Tout est à peu près à jeter. Trop minaudé avec ça. La version romanesque (moi, j’écris Le Théâtre et son trouble) est pathétique de lourdeur complaisante : la lettre à la comédienne qui n’en finit pas et qui englobe le reste, le pastiche pot-pourri macédoine satire de genres divers, le dialogue, l’essai, la note, le mail, la conversation, etc., mais il faut du talent pour ça et tout le monde n’est pas Joyce pour se payer le luxe d’inventer une forme qui récapitule toutes les autres, pour dire la chose maladroitement.

Soldes : tout doit disparaître. Être consommé. Qu’on n’en parle plus.

Trop dans le tracas. Les beaux draps.

J’avais acheté Le Crépuscule de Prométhée de François Flahault, comme si j’avais encore mon séminaire à l’Université. Pas fait attention qu’il était devenu inutile de lire une chose pareille. Flahault avait déjà dirigé le numéro de Communications en 2005. « Contribution à une histoire de la démesure humaine », rien que ça. Le conseil qu’Océan avait donné à Prométhée, lors de sa visite, était de prendre des façons nouvelles.

Ça commence évidemment par Tchernobyl ; la catastrophe du communisme est une catastrophe technique (c’est moi qui dis ça) : depuis les soviets plus l’électricité jusqu’à Tchernobyl. Mais il faudrait parler aussi de la guerre des étoiles perdue par l’URSS. La IIIeme Guerre mondiale. Je ne savais pas qu’à Tchernobyl trônait une statue de Prométhée. Presque trop beau.

—peut-il y avoir une science et technique non prométhéennes ?

—une science écologique ?

Le Prométhée moderne n’est pas celui des Grecs : le monothéisme est passé par là. Flahault fait une découverte, à savoir que là où il y a rationalité, la démesure n’est pas absente. La raison n’est pas raisonnable. Oui, ce qu’il appelle « la propension à l’illimitation » (?) peut se cacher derrière l’effort rationnel.

La tragédie de l’homme viendrait de ce qu’il  est capable d’imaginer l’illimité et l’absolu.

L’homme séparé des  dieux et séparé des animaux. Pas drôle.

Pour finir en ne finissant pas le livre, je me demande quand même en quoi ces petits essais sont éclairants ? Ils peuvent convaincre qui ?

Ce soir j’avais décidé d’en finir avec ce texte sur Jacquie sur lequel je bute depuis des semaines ; c’est quand même incroyable. Est-ce parce que je n’ai rien à dire, que je ne veux pas être complaisant, etc. Voilà que j’avançais enfin, péniblement, mais j’avançais, et Word quitte ‘inopinément ‘ me dévorant tout le texte. Ne subsistaient que trois lignes. Découragement, il faut bien le dire.

Essai, mais le dernier, miteux, calamiteux :

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre. Je sais bien qu’elle passe le plus clair de son temps dans les salles obscures, mais regardez ses photographies, par exemple, celles ici de La Génisse et le pythagoricien : le théâtre ne vous saute pas aux yeux. Un exploit. Au contraire, les photographes de théâtre officiels, les professionnels de la profession, ceux qui viennent mitrailler votre spectacle lors de la battue de la séance photo, ne photographient que ça, le théâtre ; le théâtre, vous ne voyez que lui, et, vous voyez tout de suite que ça ne peut pas être autre chose que du théâtre.Il y a pire : à vouloir faire à tout prix des clichés de théâtre, on finit par ne traquer que le théâtre cliché, c’est-à-dire le théâtre mort, celui dont on dirait que, corollairement, il n’est fait que pour finir en photos dans les livres illustrés d’histoire de la mise en scène : scénographie, mise en place, gestuelle, tout pour la photo. La photographie est fatale au théâtre ; elle tire sur ce qui bouge et parle (le théâtre est corps en mouvement et voix), pour l’éterniser, comme on dit. Elle change l’instant en destin, mais à ce jeu, l’éternité, c’est la mort. Cette éternité dans laquelle la photographie fige tel qu’en lui-même le théâtre, c’est celle des empailleurs.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre ; les autres accusent le théâtre (comme on accuse des traits), elle témoigne pour la défense, simplement parce que, plus qu’à la mort, qui peut avoir son charme tragique, c’est à la naissance du théâtre qu’elle s’intéresse, à la naissance du théâtre, c’est-à-dire comme l’étymologie nous le souffle, à sa nature. Et c’est une photographie non-violente, non-mortifère, qui est comme une caresse donnée à ce qui vient à la vie ; voyant Jacquie au travail parmi nous, je me dis souvent qu’elle photographie comme elle sourit. Affaire de tact. La preuve ? Je ne sais jamais quand elle prend sa photo, quand elle shoote. Du coup, ça ne fait pas mal. Mais le mot de témoignage ne me plaît pas. J’imagine plutôt, sa modestie me contredirait sans doute, et j’espère qu’elle vient au théâtre non tant pour rendre compte d’un travail en train de se faire mais pour faire de la photographie, à son compte, pour ainsi dire, comme Alain Prochiantz dit qu’il vient au théâtre pour faire de la science par d’autres moyens. La photographie est première. Jacquie Bablet, avec son appareil, vise non pas « notre » théâtre, mais s’intéresse à ce que chaque spectacle vise. Quand je la voyais  se promener dans notre espace, une espèce de biotope plus qu’une scénographie, s’emmêler, comme les comédiens, dans les lanières élastiques de la membrane qui séparait les deux côtés de ce bifrontal ouvrable qu’avait imaginé Nicky Rieti, je me disais qu’elle était vraiment dedans, embarquée, et qu’elle était bien obligée de faire son truc, quelque chose que je ne connais pas, n’étant pas photographe, mais qui ne  saurait se réduire à fabriquer des images. Dès lors que Jacquie Bablet a décidé de participer à l’aventure mentale (et physique, bien sûr) qu’est l’invention d’un spectacle, et d’être à l’écoute de ce qui se passe, se dit, s’entend, elle sait bien qu’elle ne photographiera pas seulement avec son œil, mais avec  ses oreilles et avec ce que sapiens sapiens a entre les oreilles. Avec ses pieds aussi, parce qu’elle bouge et va se mettre à l’écoute de ce qui survient, va chercher les résonances de ce qui va peut-être prendre vie. Jacquie Bablet échographie le théâtre.

Ou plutôt :

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre. Pourtant elle passe le plus clair de son temps dans les salles obscures, je le sais bien, mais regardez ses photographies, celles ici de La Génisse et le pythagoricien, vous voyez bien que le théâtre ne vous saute pas aux yeux. Au contraire, les photographes de théâtre officiels, les professionnels de la profession, ceux qui viennent mitrailler votre spectacle lors de la battue de la séance photo, ne photographient que ça, le théâtre ; le théâtre, vous ne voyez que lui, et, vous voyez tout de suite que ça ne peut pas être autre chose que du théâtre. Il y a pire : à vouloir faire à tout prix des clichés de théâtre, on finit par ne traquer que le théâtre cliché, c’est-à-dire le théâtre mort, celui dont on dirait que, corollairement, il n’est fait que pour finir en photos dans les livres illustrés d’histoire de la mise en scène : scénographie, mise en place, gestuelle, tout pour la photo. La photographie est fatale au théâtre ; elle tire sur ce qui bouge et parle (le théâtre est corps en mouvement et voix), pour l’éterniser, comme on dit. Elle change l’instant en destin, mais à ce jeu, l’éternité, c’est la mort. Cette éternité dans laquelle la photographie fige, tel qu’en lui-même, le théâtre, c’est celle des empailleurs.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre ; les autres accusent le théâtre (comme on accuse des traits), elle témoigne pour la défense, simplement parce que, plus qu’à la mort, qui peut avoir son charme tragique, c’est à la naissance du théâtre qu’elle s’intéresse, à la naissance du théâtre, c’est-à-dire comme l’étymologie nous le souffle, à sa nature. Et c’est une photographie non-violente, non-mortifère, qui est comme une caresse donnée à ce qui vient à la vie ; voyant Jacquie au travail parmi nous, je me dis souvent qu’elle photographie comme elle sourit. Affaire de tact. La preuve ? Je ne sais jamais quand elle prend sa photo. On ne sent rien, on ne sent pas l’objectif t on se laisse faire avec la même indifférence que la faune sous-marine. Je disais témoigner. Le mot ne me plaît pas. J’imagine plutôt, sa modestie me contredirait sans doute, que si Jacquie Bablet vient au théâtre, ce n’est pas tant pour rendre compte d’un travail en train de se faire que pour faire de la photographie, à son compte. Au théâtre elle fait de la photographie : dans mon théâtre, j’aime que chacun fasse ce qu’il a à faire : les comédiens jouent la comédie, le musicien fait de la musique, le scientifique, comme dit Alain Prochiantz vient faire de la science, les pensoteurs pensotent. La photographe fait de la photographie. Avec son appareil, vise non pas « notre » théâtre, mais s’intéresse à ce que chaque spectacle vise. Quand je la voyais  se promener chez nous, chez elle, dans ce qui est plus un biotope qu’une scénographie, s’emmêler, comme les comédiens, dans les lanières élastiques de la membrane qui séparait les deux côtés du bifrontal de Nicky Rieti, je me disais qu’elle était vraiment dedans, embarquée, et qu’elle était bien obligée de faire son truc, quelque chose que je ne comprends probablement pas, n’étant pas photographe, mais qui ne saurait se réduire la fabrique d’images. Jacquie Bablet est là et elle écoute au moins autant qu’elle regarde. Elle ne photographie pas avec son œil ou alors on dira que son œil écoute. C’est ça : l’objectif écoute, cherche les résonances de ce qui va prendre vie. Jacquie Bablet échographie le théâtre.

Reçu avec des vœux, une lettre de Michèle à Sarkozy :

Lettre (ouverte) à Monsieur le Président de la République

Monsieur le Président,

Par une lettre datée du 30 décembre 2008, vous m’informez de votre décision de me décerner, sur la réserve présidentielle, le grade de chevalier de la Légion d’honneur. Je suis très heureuse, Monsieur le Président, de cet intérêt montré à ma contribution la recherche fondamentale en mathématiques et à la popularisation de cette discipline et je vous en remercie.

Monsieur le Président, il y a un an et demi, à vous receviez une lettre (ouverte) envoyée par ma mère, Josette Audin, qui vous demandait de contribuer à faire la vérité sur la disparition de mon père, Maurice Audin, mathématicien lui aussi, et disparu depuis le 21 juin 1957 alors qu’il était sous la responsabilité de l’armée française.

A ce jour, vous n’avez pas donné suite à cette demande. Vous n’avez d’ailleurs même pas répondu à cette lettre.

Cette distinction décernée par vous est incompatible avec cette non-réponse de votre part. Vous me voyez donc au regret de vous informer que je ne souhaite pas recevoir cette décoration.

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’expression de mon respect,

À Strasbourg, le 1er janvier 2009

Michèle Audin

mathématicienne

12 rue de Berne

67000 Strasbourg

Comment répondre ? La Légion d’honneur est évidemment faite pour qu’on la refuse ; c’est le fameux « je n’ai pas l’habitude de recevoir d’ordre » de Godard. Sans doute aurais-je aimé m’inscrire au club de tous ceux qui ont fait des coquetteries avec cette breloque ; mais apparemment je n’ai même pas mérité de pouvoir refuser la Légion d’honneur, comme toute autre distinction, du reste. C’est ma honte. Je serai passé inaperçu à ce point ? Du coup, ce n’était même pas la peine de disparaître. Mais évidemment le cas Audin est plus douloureux. Je ne me vois pas féliciter Michèle pour son refus, pour la beauté de son geste, une beauté qui ne coûte pas cher, en général, et qui peut même rapporter gros, puisqu’on se distingue davantage en la refusant qu’en l’acceptant sans beaucoup de bruit. Dans le cas présent, cette façon de ne pas « souhaiter recevoir cette décoration » n’est pas la moindre des choses, parce qu’il y va de la politique, j’allais dire de la République et du sang que ses ministres ont sur les mains. Que Sarkozy soit conscient du côté répugnant de sa proposition, ce n’est même pas certain ; j’imagine son cynisme au petit pied et à talonnette ; ce type est petit en tout et il fait le monde à son image. Qu’il tente de se débarrasser de Michèle de la sorte, c’est minable, si d’aventure il est au courant de la lettre de Josette, et si ce n’est pas seulement un coup de ses conseillers encore plus petits que lui, c’est minable, donc, mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que la République pense pouvoir se débarrasser de l’affaire en décorant la fille ; cela est insupportable. Ce pays qui ne supporte pas sa vérité, qui ne peut la regarder en face.

En réfléchissant au tact que nécessite une réponse à Michèle, j’en viens à me demander si l’affaire Audin, comme la torture en Algérie (je ne parle même pas de la manière dont la Collaboration et Vichy me talonnaient) n’ont pas été décisives dans mon mauvais rapport avec mon pays et la société dans laquelle j’ai été amené à vivre. Mon côté « nicht versöhnt », pour reprendre un titre célèbre, (« non réconcilié », pour la jeune chercheuse non germaniste, -au fait, ça va ?, allez encore un effort, ça se tire, ce soir je cesse de notuler, corpus clos, fin de partie, thèse, antithèse, foutaise), le fait que j’ai « préféré ne pas », mon abstentionnisme social, mon absence à l’Histoire procèdent de là. Je n’ai jamais voulu vraiment m’insérer dans une société et appartenir à une nation qui me dégoûtent. Je reconnais la stupidité de cette attitude, sa nullité politique, son caractère improductif, -j’aurais mieux fait d’agir politiquement pour que changent les choses (mais il aurait fallu y croire)-, mais si je n’ai pas voulu ou pu me démener dans la société, si je suis du coup incapable d’accorder le moindre crédit à un jugement qui porterait sur moi cette société ou l’État, je sais d’où cela vient. Cela ne me rend pas aveugle pour autant sur ce que je dois à cette République : une petite rente à vie, et surtout les années tendres de ma toute première formation à la Communale. Après ça s’est gâté.

Échec : toute réussite dans cette société est une immoralité. Ou, si je veux être plus exact à mon sujet, une impossibilité psychologique.

Théâtre : je suis refroidi. À propos de refroidissement, ceci :

Si j’étais conséquent, je devrais effacer les traces le mieux possible et détruire tout ce que j’ai écrit. Ce serait un beau geste dont je ne suis pas certain d’être capable, bien que je sois persuadé que personne jamais n’ira mettre le nez dans cette macédoine de textes. Il n’y a, c’est certain, rien à lire, ce qui s’appelle rien. Mais je ne suis pas très conséquent car j’écris ceci alors que je vais envoyer cette partie du journal à l’intéressée.

Ma disparition. Pour le moment, je n’ai d’évidences, c’est ridicule, qu’au sujet des faire-parts dans la presse. Il faut que j’informe qui de droit (mais qui ?) que je refuse que mon Université annonce ma disparition dans Le Monde, et quant à celui que ma famille serait amenée à publier, je ne veux d’autre mention que celle des dates de naissance et de décès : 1945-20… Aujourd’hui comme dirait Beckett, c’est surtout la deuxième date qui m’importe. (voir Premier amour) Premier amour ! il n’ y a que le dernier pour être pire.

mardi 30 décembre 2008 (Paris)

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 54 min

Marasme. Joli mot . Consomption, si l’on en croit les Grecs.

Rêvasserie  à la Duchamp : « le théâtre est un robinet qui s’arrête de couler quand on ne l’écoute pas ». Sacrée petite fontaine. Fermons le robinet.

—conclure…

—toujours stupide.

—bon, il ne s’agit pas de conclure, mais de fermer les yeux. Pour rien.

—différent du « fermons les yeux pour voir » de Joyce.

—si je ferme les yeux, je ne vois rien du tout. Non, sérieusement.

—penser contre ce qu’on voit.

Le théâtre qui était comme un biotope.

lundi 29 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 50 min

Déblayer le terrain : on va toujours seul à la mort.

Rien de plus pathétique qu’un artiste qui ne connaît pas la faveur du public (redite).  Délabrement. Suis-je même capable d’analyser pourquoi je n’écris pas ce petit texte sur la photographie ? Incapable de concentration, terreur panique devant les mots à aligner, comme devant des haltères trop lourdes pour moi. Tout est devenu au dessus de mes forces. Je ne comprends même plus où j’avais trouvé l’énergie de faire des spectacles, l’endurance. Le théâtre comme épreuve d’endurance.

Un autre début : la photographie est fatale au théâtre. C’est pourquoi je me méfie des photographes de théâtre.

Ce que je ne comprends pas : l’intérêt que le photographe porte au théâtre. Il s’agit de faire de la photographie ? Le théâtre se prêterait à la photographie ? Mais pas tout théâtre, heureusement.

Être dans le bain : ne pas photographier depuis la rive.

(Pendant ce temps Sibony (La haine du désir) pérore sur la crise en jouant sur les mots, ben voyons.) Crise, ça vient du grec…

—certes.

(Car pour moi, les photographes exécutent le spectacle, au sens où ils l’achèvent. J’ai remarqué qu’après la séance photo, c’et terminé pour moi, le spectacle est mort pour moi. Il appartient aux spectateurs dont les photographes photographient comme par avance le point de vue.)

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre. Non, ce n’est pas une boutade ; je sais bien qu’elle a passé et passe le plus clair de son temps dans des salles de spectacle, l’objectif aux aguets.. Elle ne photographie pas le théâtre comme font les professionnels de la profession qui viennent, par exemple, le soir de la séance photo mitrailler le spectacle et, selon moi, pour le tuer. D’où vient qu’on puisse immédiatement reconnaître une photographie de théâtre, que celle-ci accuse le théâtre ; le photographe aime le cliché, donc fait des clichés de théâtre, avec rigidité cadavérique en prime. Viennent faire des clichés donc aiment le théâtre cliché, celui qu’on identifie tout de suite. Le théâtre mort. On a compris que je me méfie de la photographie de théâtre qui est fatale au théâtre (et peut-être à la photographie aussi, à quelques exceptions près) parce qu’elle manque le théâtre qui est corps en mouvement et voix. Qui est dans le temps, pas dans l’espace. Le prédateur : qui traque ; tirer sur ce qui bouge pour l’immobiliser définitivement, dans le jargon, on dit éterniser.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre pour photographier le théâtre. Question de posture : elle ne fait pas partie du peloton d’exécution ; elle n’est pas devant le spectacle pour le « shooter », c’est dire aussi qu’elle n’occupe pas, comme le photographe ordinaire, le point de vue du spectateur. Elle est si l’on peut dire plus radicale (elle prend les choses à la racine). Elle ne photographie pas pour le spectateur mais dès le début du travail, elle est dedans, et donc, plutôt que d’occuper la place du prédateur, elle viendrait plutôt assister/participer à l’accouchement, à la naissance du théâtre, c’est-à-dire à sa nature. Mais je ne crois pas pour autant qu’elle photographie du point de vue du comédien, du metteur en scène ou de tout autre fabriquant du spectacle. Pour sacrifier à l’universel reportage.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre. Soit, mais vous êtes en droit de me demander ce qu’elle fait au juste (juste une photo, une photo juste ?). Je serais bien en peine de répondre. Si on m’obligeait vraiment, je crois qu’elle est là pour faire de la photographie, comme nos sommes là pour faire du théâtre, en ne sachant pas préalablement ce que c’est que la photographie ou ce que c’est le théâtre ? Justement photographier la nature du théâtre, sa manière de naître, ce n’est pas savoir avant d’actionner le déclencheur ce que c’est que le théâtre. Cela signifie aussi qu’elle ne photographie pas avec son œil mais avec son oreille : l’objectif écoute. Si Jacquie est dedans, ce n’est même pas pour témoigner de la naissance d’un spectacle (ce qui est son alibi social ou professionnel) mais parce qu’elle est intéressée ; qu’elle écoute ce qui se dit et épouse notre problème. Et je ne sais jamais ce qu’elle choisit de saisir ; il me semble que ça n’obéit pas à des impératifs d’image. Plutôt de l’ordre de l’échographie. Elle ne cherche pas à photographier le théâtre, mais, il me semble, à s’emparer par les moyens de la photographie de ce à quoi notre théâtre s’intéresse. Ce avec quoi il se débat : ici les formes du vivant, les métamorphoses, le prion, Prusiner.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre. On m’opposera qu’elle a pourtant consacré le plus clair de son travail à ce qui se fabrique dans ces salles obscures ? N’était-ce pas son métier ? Alors je précise : elle ne photographie pas les spectacles comme des produits finis. Pour la bonne raison qu’elle en général déjà dans la confidence avant que le travail de répétitions commence. Et les images que vous voyez ci-contre, ce sont principalement des phots du spectacle achevé, mais s’ils ont une facture particulière, c’est qu’ils sont le résultat d’un processus de travail mené au fond de conserve avec le nôtre, ou de concert. Elle est dans le secret du travail, comme l’est Nicky Rieti dans l’espace duquel, ce bifrontal séparé par une membrane d’élastiques, elle s’est promenée avec son appareil photographique, des deux côtés, côté Picasso et côté Prusiner, comme nous disions, Picasso, je ne présente pas, Prusiner moins connu des spectateurs de théâtre et même des mangeurs de steak mais qui expliqua la maladie de la vache folle grâce à une protéine infectieuse paradoxale. Etc.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre pour la raison qu’elle n’est pas devant lui, mais dedans, tombée dedans, j’allais dire. Les photographes de théâtre, les professionnels de la profession, ceux qui déboulent le soir de la séance photo mitrailler le spectacle à peine né, oui, le mettre à mort. Ils viennent le vampiriser parce qu’ils en ont après sa vie. D’où vient qu’on sache tout de suite qu’on a affaire à du théâtre. C’est qu’eux ils photographient le théâtre ; ils shootent avec l’arrière pensée de fixer le théâtre, donc le stylisent, alors qu’ils vident le théâtre de ce qui le constitue : le mouvement des corps et la voix. Façon d’éterniser l’instant. Quand je dirai à l’instant qui passe, tu es si beau…

Jacquie Bablet n’est pas une prédatrice, elle ne chasse pas. Elle ne traque pas le théâtre. Alors que fait-elle là ? On pourrait s’en tirer en disant qu’elle vient témoigner de la naissance du spectacle (on est donc loin de l’estocade ou arrêt de mort) comme pour un reportage. L’œil écoute. Elle écoute.

Je crois qu’on n’en est pas quitte pour autant. Et je parlerai de ma place. Je n’ai pas l’impression d’être flingué (les flingueurs), pas qu’on me dérobe quelque chose (pick-pocket) elle nous laisse vivre ; ce n’est pas qu’une question de tact, mais aussi de toucher. Ou pour le dire autrement Jacquie photographie comme on sourit, comme elle sourit. Pourquoi j’aime qu’elle soit là ; nous ne sommes pas « pris » en photo ; nous la laissons faire, nous nous laissons faire avec la même indifférence tranquille devant l’objectif que celle de la faune et la flore des grands fonds sous-marins. Ne me demandez pas ce qu’elle fait là ; demandez-lui plutôt. Je gage qu’elle fait de la photographie. Ma récompense, c’est aussi que l’occasion théâtrale permette à chacun de faire ce qu’il a à faire, le scientifique de la science, ainsi que le dit Prochiantz, et le photographe de la photographie. Elle photographie la photographie. J’aime que l’on voie d’abord une photographie et pas le théâtre, la petite commotion.

Finir dans un sourire. Et l’énigme des sourires.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre. On m’opposera qu’elle a pourtant consacré le plus clair de son travail à ce qui se fabrique dans ces salles obscures ? N’était-ce pas son métier ? Alors je précise : elle ne photographie pas les spectacles comme des produits finis. Pour la bonne raison qu’elle en général déjà dans la confidence avant que le travail de répétition commence. Et les images que vous voyez ci-contre, ce sont principalement des photos du spectacle achevé, mais s’ils ont une facture particulière, c’est qu’ils sont le résultat d’un processus de travail mené au fond de conserve avec le nôtre, ou de concert. Elle est dans le secret du travail, comme l’est Nicky Rieti dans l’espace duquel, ce bifrontal séparé par une membrane d’élastiques, elle s’est promenée avec son appareil de photos, des deux côtés, côté Picasso et côté Prusiner, comme nous disions, Picasso, connu de tous, Prusiner moins connu des spectateurs de théâter et même des mangeurs de steak mais qui fut celui qui expliqua la maladie de la vache folle grâce à une protéine infectieuse paradoxale.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre pour la raison qu’elle n’est pas devant lui, mais dedans, tombée dedans, j’allais dire. Les photographes de théâtre, les professionnels de la profession, ceux qui déboulent le soir de la séance photo mitrailler le spectacle à peine né, oui, le mettre à mort. Ils viennent le vampiriser parce qu’ils en ont après sa vie. D’où vient que devant leurs photos, on sache tout de suite qu’on a affaire à du théâtre. C’est qu’eux photgraphient le théâtre ; ils shootent avec l’arrière pensée de fixer le théâtre, donc le stylisent, alors qu’ils vident le théâtre de ce qui le constitue : le mouvement des corps et la voix. Façon d’éterniser l’instant. Quand je dirai à l’instant qui passe, arrête-toi tu es si beau…

Jacquie Bablet n’est pas une prédatrice, pas une chasseuse. Elle ne traque pas le théâtre. Alors que fait-elle là ? On pourrait s’en tirer en disant qu’elle vient rendre témoignage de la naissance du spectacle (on est donc loin de l’estocade ou arrêt de mort) comme pour un reportage. L’œil écoute. Elle écoute.

Je crois qu’on n’en est pas quitte pour autant. Et je parlerai de ma place. Je n’ai pas l’impression d’être flingué (les flingueurs), pas qu’on me dérobe quelque chose (pick-pocket) elle nous laisse vivre ; ce n’est aps qu’une question de tact, mais aussi de toucher. Ou pour le dire autrement Jacquie photographie comme on sourit, comme elle sourit. Pourquoi j’aime qu’elle soit là ; nous ne sommes pas « pris » en photo ; nous la laissons faire, nous nous laissons faire avec la même indifférence tranquille devant l’objectif que celle de la faune et la flore des grands fonds sous-marins. Ne me demandez pas ce qu’elle fait là ; demandez-lui plutôt. Je gage qu’elle fait de la photographie. Ma récompense, c’est aussi que l’occasion théâtrale permette à chacun de faire ce qu’il a à faire, le scientifique de la science, ainsi que le dit Prochiantz, et le photographe de la photographie. Elle photographie la photographie. J’aime que l’on voie d’abord une photographie et pas le théâtre, la petite commotion.

Finir dans un sourire. Et l’énigme des sourires.

dimanche 28 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 48 min

Jours de défaite. Je ne parviens même pas à terminer les quelques lignes sur Jacquie. Défaite de la volonté, maladie de l’âme. Bien avancé après avoir dit ça.

En fait plus rien à défendre. Me vautrer dans toutes les versions du Trouble me dégoûte d’y revenir. Insipide rabâchage d’habitudinaire.

Aïe, aïe, aïe, pendant que je me relis, Podalydès nous lit un poème de sa façon sur le jardin versaillais de son enfance avec bruit de balles de Rolland Garros bien imité. N’est pas Prosut qui veut. Mais c’est bien torché avec juste la complaisance qu’il faut pour rassurer le lecteur, le critique ou toute espèce de consommateur. Ça, c’est de la littérature comme on en voudrait. Denis est sympathique, croit en ce qu’il fait, croit au théâtre, au Français, à la littérature (doit être un peu littéromane, le garçon, puisqu’on lui donne des prix littéraires qu’il accepte). Il est bien gentil et talentueux (belle voix, de fait) ouf ! et en plus il n’a l’air de rien. Il est le comédien idéal, comme le gendre du même nom.

Le rêve du garçon coiffeur (je dis cela sans mépris, mais avec envie et sympathie) : je lis dans le JDD que Lucchini veut entrer au Français. Il l’a bien mérité, le Français aussi. Égratigne quand même au passage le théâtre public « où l’on n’est qu’entre soi ». Il faudrait me payer cher pour répondre à ce dernier jugement.

Je suis né à 13 ans et demi et mort le 15 avril 1980. J’ai essayé dans le manuscrit de défendre l’idée que la mort de Sartre a déblayé le terrain, m’a libéré de mon surmoi littéraire, m’a non pas guéri mais permis de mettre un peu en sommeil ma névrose littéraire. Sois sage ô ma névrose et tiens-toi plus tranquille. Quelle est la véridicité d’une telle affirmation ? Il serait important d’être clair là-dessus. Car si j’ai cessé de devoir être un écrivain le 15 avril 1980 (parce que je ne désirais être un écrivain qu’aux yeux de Sartre ?), cela expliquerait que j’étais alors libre pour faire du théâtre, disponible. Je ne parviens pas à être convaincu par cette explication. Que les faits  au demeurant contredisent, puisque j’ai écrit le Berlioz après cette date. Alors pourquoi dire n’importe quoi ? À la poubelle.

vendredi 26 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 48 min

Neige.

Mon étrange artaudisme. Je n’y ai jamais vraiment réfléchi, mais le titre choisi, la référence explicite ne doit pas tout au hasard ou au goût de la formule. Mais reprenant ces notules, je me rends bien compte qu’il y a des artaudèmes sérieux, bien que le résultat ait peu à voir avec le fou de Rhodez, pour la raison que mon théâtre est on ne peut plus textocentriste. Et ne fait pas trop dans l’oriental. Ni dans le prophétique ou l’annonciateur.

Pourquoi je me suis toujours fait une haute idée du théâtre (du moins jusqu’à ce que j’en fasse). Parce que c’était un sous-produit convenable de la grande littérature. C’est ce fonds idéologique qui m’a « persuadé » de faire du théâtre.

Pour reprendre la chose dans des termes à moi : hors-piste ou fausse route.

—mais je ne pouvais pas faire autrement.

Chandos : « mon cas, en bref, est celui-ci : j’ai complètement perdu la faculté de méditer ou de parler sur n’importe quoi avec cohérence.» Tout est parti de là : si je n’avais pas perdu la faculté de méditer et de parler avec cohérence, je n’aurais pas fait de théâtre. J’ai fait du théâtre par faiblesse d’esprit. Misfitness, ça se dit. Beienvenue au club. Misfitnessclub.

Pour servir au paquet : “Je n’ai jamais réussi à jouer de rôles“. Mari, professeur, journaliste, metteur en scène, citoyen, même, je ne suis jamais entré dans la peau du personnage, mais j’ai accepté sans discuter les rôles que la génétique (le biologique) m’a invité à tenir : le rôle de fils, de père, de grand-père. Bientôt je ne pourrai refuser le rôle de mort pour mon dernier spectacle, mes funérailles. Penser à les régler. Pas d’idées là-dessus encore, il faut que j’y travaille.

Matériau filiation : on nous dit comme si de rien n’était que la première dame de France ( je ne comprends pas cette expression, il n’y a pas d’élection pour désigner ladite première dame…) va profiter de son séjour au Brésil pour rendre visite à son père biologique.

Les petits accidents d’une vie bien tempérée. Une phrase.

Je me rends bien compte que dans ce fatras du Trouble, tout ce que je dis sur le comédien comme bête curieuse est bien superficiel ; je me contente de répéter à longueur de fichiers la même chose, d’année en année, sans vraiment travailler le sujet. Ce trouble est un malaise profond, qui va désormais jusqu’au rejet, un rejet mêlé d’une réprobation presque morale. Oui, oui. Quand je répète que je ne tiens au théâtre que par le comédien, par curiosité pour lui, je mens, du moins aujourd’hui je mentirais en le disant. Je ne quitte pas le théâtre de mon plein gré, c’est vrai, mais je peux affirmer que je ne regretterai pas grand-chose, pas les comédiens en tout cas. J’aurai vécu près d’eux, les comédiens-comédiennes, je me serai servi d’eux aux fins de mes petites entreprises sans les comprendre at all, en fait sans réelle curiosité pour leurs manières de faire. Je suis resté très superficiel là-dessus. Ou désinvolte. Et au cours de ces pages, je mélange et confonds toujours deux questions différentes : pourquoi je ne suis pas comédien et ma soi-disant curiosité pour l’art du comédien.

Il faudrait que je retrouve la citation de Nietzsche que j’ai déjà surexploitée de ci de là, dans lequel il parle de la joie de dissimuler et de l’excédent de facultés d’adaptation. Lié à la perte de « caractère ».

Je colle à ma peau. Donc pas d’excédent de facultés d’adaptation.

Comme dirait Nietzsche, l’Europe est devenue de plus en plus « artistique ». Nous autres Européens, nous avons tous un rôle à jouer, et on nous fait croire que nous  pouvons choisir nôtre rôle. Mais nous nous confondons avec notre rôle. Le rôle que je joue est devenu mon caractère propre. L’art s’est fait nature. Il y a des époques véritablement démocratiques, les Grecs de Périclès, les Américains d’aujourd’hui, « des époques où l’individu est persuadé qu’il est capable de faire à peu près toute chose, qu’il est à la hauteur de presque tous les rôles, où chacun essaie avec soi-même, improvise, essaie à nouveau, essaie avec plaisir, où toute nature cesse et devient art. » (cf. Gai savoir 222) Et les Grecs, comme comédiens, devinrent fascinants.

Terminés les âges de pierre, l’âge des constructeurs. C’est dire que le comédien ne construit rien. « Nous ne sommes plus des matériaux pour une société. » (ibid.223) Est-ce que cela a un rapport avec mon goût pour les matériaux ? Le matériau contre le personnage.

(Dur, d’essayer d’écrire sans fumer, ceci dit en passant)

Le théâtre comme expérience du révolu.

jeudi 25 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 48 min

Noël : « L’art appartient au domaine du confiseur.» (Heidegger)

Noël à l’abandon, Pâques à…, probablement pas à London. Seul dans la maison (« Pâques seul à la maison ») ; je repense à l’autre, Tony D, qu’on a retrouvé mort dans sa maison. Ma solitude à moi, ce n’est pas encore le grand désert, un  bac à sable plutôt.

Toujours pas écrit le texte sur Jacquie : manque de motivation, la nécessité qui fait défaut, les idées aussi. Et surtout toujours le vieil empêchement à s’y mettre. Une vie à ça. Remettre, toujours remettre.

Le théâtre, ah ! le théâtre. En relisant, en guise de réveillon (Noël sans réveillon, Pâques en haillons), la fin  du fichier « rédaction » du Trouble (Abréviation, note pour la lectrice officielle, « Bon Noël », au fait : Trouble, c’est ainsi que désormais je nomme par devers moi l’ouvrage), je vois bien le matériau qui pourrait être utile mais qu’il faudrait réélaborer. Faire ça d’ici la fin de l’année, faute d’imagination neuve pour réinventer le livre.

Et cette note aussi : C’est avec le théâtre que je pense : je rassemble des pensées, je les lie ensemble (legein) et les jette sur le plateau en passant par des corps. Tout est alors affaire de rapports. Le logos comme collection (cf. Heidegger Introduction à la métaphysique p134) Peut-on imaginer un théâtre qui ne soit pas compris comme délassement, loisir, destiné à un type particulier de plaisir qui n’est peut-être pas la jouissance de l’art, pour autant que je sache ce que c’est. Aujourd’hui, il faudrait que je mette tous les verbes à l’imparfait.

Le théâtre : soit l’abandonner définitivement (une vraie décision, ça), soit comprendre par quoi, par quels fils j’y tiendrais encore. Si je voulais continuer, il faudrait complètement changer ma façon de faire. Par exemple, serait-il expédient de passer du temps à lire ou relire de la littérature dramatique.

Je retrouve ceci, déjà écrit, reste, bribe, ce qu’on veut : faire le mort comme art de vivre. Pas très clair…

Agacé parce qu’une jeune femme, -jeune, après tout je n’en sais rien, puisqu’ayant pris l’émission en marche, je ne sais pas de qui il s ‘agit-, parle avec beaucoup d’assurance de son livre sur la peinture. Je déteste cette sûreté de soi, et puis je me dis qu’elle a sans doute raison de défendre son bout de gras. Pourquoi faire le malin? Une faiblesse reste une faiblesse, et douter, douter de soi-même pour commencer, n’est pas un gage d’intelligence. Il semble que cette femme ait conquis le privilège social de parler de l’art, et elle le revendique comme un droit gagné ou conquis. Ce n’est pas si mal, au fond. Qu’est-ce que j’ai à redire ? Moi qui n’ai rien à dire, tout court. Le livre, je l’apprends, s’appelle Au fond de la peinture. Mais je n’ai pas entendu le nom de l’auteur. (Plus tard : il s’agit d’une certaine Martine Lacasse ou un nom approchant, Lacaze ? Connais pas.)

J’écris ces notes après avoir vu Two lovers de Peter Gray (c’est ça ? Pas sûr) au cinéma de Sarlat avec Odile et Pierre, après avoir été invité à partager le repas de Noël avec la tribu Nouvel. Masochisme : j’aime bien rencontrer Jean pour voir ce que c’est qu’un homme de mon âge qui a réussi.

mercredi 24 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 46 min

En guise de frise du jour : « je me désavoue sans cesse et me sens par tout flotter et fléchir de faiblesse. » (Montaigne)

Dans les différents essais de rédaction du Théâtre et son trouble, que je relis présentement, une torture, c’est le théâtre qui manque le plus. Je suis disert sur mon impuissance à écrire, sur ce qui me jette pourtant dans l’écriture mais qui voue l’entreprise à l’échec. Je ne suis pas avare de ces mortifications. Bon, d’accord ce serait un “livre de bonne foi“ dans la pure tradition de mon montaignisme, mais une fois que j’ai dit cela, inutile de trop s’appesantir. Je peux expliquer au début pourquoi, suivant mon bel incipit, « j’aurai passé le plus clair de mon temps dans les salles obscures » ou « dans des salles obscures », je ne sais plus. Je peux dire, non ce que j’allais y chercher, mais ce que je fuyais. Sais-je au demeurant ce qui m’a attiré dans les théâtres : faire quelque chose (je me suis laissé entraîner aussi) plutôt que de discourir ?

D’accord j’essaie de comprendre et d’expliquer comment ça a commencé, pourquoi j’y suis allé, mais il faut aussi rendre compte de ce que j’ai été y faire. C’est surtout cela que je dois mettre au clair, selon l’injonction de Jeanne évoquée au début. Lien avec le déjeuner ou dîner où il est question du comédien (la bête curieuse). Des raisons troubles.

Je parle sereinement, rasséréné plutôt (la névrose littéraire me laisse un peu tranquille ce soir, allez savoir pourquoi !) : si je décide de publier, avec tous les chichis pré-posthumes qu’on voudra, quelque chose sur cette mienne activité théâtrale (vieux style), il faut que j’assume le fait de parler un peu de mon théâtre, et pas seulement de ma qualité, ma non-qualité de nécrivain, car le lecteur est vite lassé du type qui écrit pour dire pourquoi il n’écrit pas ou n’a pas écrit. Après lecture, il s’agirait qu’on ait une petite idée de ces spectacles, surtout si on ne les a pas vus.

Pas ressasser le fait que c’est un livre de bonne foi !

Mais contrairement à ce que j’ai l’air d’écrire dans les brouillons du Trouble ce n’est pas la curiosité pour les comédiens qui m’a poussé vers le théâtre. La curiosité pour le comédien, c’est plutôt ce qui m’y retiendrait.

—ce n’est même plus vrai. Je les fuierais plutôt, les comédiens.

Avec le paquet  « Ceci n’est pas un livre de théâtre », je pourrais fourguer quelques éléments de ma petite poétique ? Comment je fais et ne fais pas du théâtre. Ne pas faire du théâtre pour faire du théâtre mais pour autre chose. Pour être en paix avec soi-même. Eh bien, c’est raté. Ne pas faire du théâtre pour faire une carrière d’homme de théâtre, ce qui se conçoit aisément dans le cadre d’une institution comme celle du théâtre public. Jouer un jeu sans le jouer tout à fait. Un peu pervers. Suis-je pervers, voilà une bonne question. Serais-je jamais capable de répondre à la question de savoir pourquoi je n’ai pas tout bonnement monté des pièces ou pourquoi je n’en ai pas écrit. Pas bon à ça, mais pourquoi ? Pas plus con qu’un autre. Je tempère : écrire de bonnes pièces ( ?), ce n’est pas une mince affaire, mais mettre en scène les textes des autres, ce n’était pas hors de ma portée. Pourquoi ça ne m’a jamais rien dit. Par jalousien, dépit, out tout autre passion triste au choix, ou pour ne pas servir la soupe à un auteur ? Ce qui revient au même.

En relisant, je tombe sur cette phrase d’Artaud que je devrais sans doute davantage exploiter : « C’est autour de la mise en scène, considérée non comme le simple degré de réfraction d’un texte sur la scène, mais comme le point de départ de toute création théâtrale, que se constituera le langage type du théâtre. Et c’est dans l’utilisation et le maniement de ce langage que se fondra la vieille dualité entre l’auteur et le metteur en scène, remplacés par une sorte de Créateur unique, à qui incombera la responsabilité double du spectacle et de l’action. » (142) On dirait que j’ai, sans le savoir et en partie à contre-sens, suivi ce programme. Peut-être je ne comprends pas bien cette « responsabilité double du spectacle et de l’action. » Y revenir. (Tout ce que je dis autour des pages 98 de « rédaction », voilà du matériel).

lundi 22 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 46 min

Au petit déjeuner dans un vieux Canard, j’apprends que France 2 va diffuser pour Noël et en direct, Oscar, une opération Tapie, depuis le Théâtre de Paris. Une telle information qui vaut toutes les analyses critiques sur l’état du théâtre,de la culture et surtout de la télévision en France. Les gens aiment bien se marrer, dit l’intéressé.

Respirer un grand coup et nager sous l’eau, le temps qu’il faudra. Facile à dire. Boire la tasse, sans doute.

Dans un des fichiers du Th et son tr, un passage sur la familiarité qui n’est pas mal. Lettres familières, une vieille passion chez moi. Machiavel. La familiarité avec une époque, la Renaissance disons pour faire vite, avec des auteurs. Il y a aussi des parages familiers (il s’agit de parages intellectuels où mon cerveau navigue ; toujours les mêmes problèmes qui l’occupent, pour le dire autrement). Puis-je parler de familiarité avec la science ? Avec des scientifiques, peut-être. Avec la science, je me permets quelques familiarités.

Familiarité : antidote à la rigidité rhétorique (voir Carlo M). L’intimité contre la fausse objectivité de la fausse science (humaine). Une idée qui me vient comme ça et qui n’a pas grand-chose à voir : entre famille et familistère.

Les « Familiers de l’Inquisition » : expression bizarre.

Une épreuve que cette relecture du “livre“. Je préférerais en lire déjà les épreuves…Un exercice de haine de soi. Trop marqué par la névrose littéraire. Tant qu’à faire, autant parler du théâtre, quand même, puisqu’il aura occupé le plus clair de mon temps.

mardi 23 décembre 2008

Ma mère aurait aujourd’hui cent trois ans.

Histoire d’amour : faire comme le crétin d’Horace qui attend pour traverser la rivière qu’elle ait fini de couler.

Technologie (vieille) : mes vieilles machines me lâchent : mon vieux Grundig transistor musicassette, ça s’appelait (acheté dans les années 70 quand j’installai mon bureau dans l’atelier de la rue “Première Campagne“), le vieux répondeur du boulevard Beaumarchais, mon premier répondeur. Il ne manquerait plus que j’envoie à la casse, pour une prime mesquine, la petite vieille Ford de ma mère. Ma prédilection pour les vieilles choses, pas n’importe quelles choses, des machines, les vieilles machines qui tiennent le coup et qui nous rappellent à leurs bons souvenirs, ceux des époques révolues. Déjà l’encore plus ancien transistor, vestige des années 60, notre vieux Kurer, kaputt, veut plus sélectionner les stations. Que faire ?

Je lis un livre stupide de suffisance académique vieillotte sur la bêtise. Ce Michel Adam, inconnu au bataillon (dans quel monde vit-il ?), se croit bêtement plus malin que les “rudes“ comme dirait Saint Augustin. Il faudrait, me semble-t-il, parler de la bêtise à la première personne du pluriel. Adam a l’air de penser que la bêtise ne peut pas lui arriver. Mais quand Valéry fait dire à Teste que la bêtise n’est pas son fort, on sent et le trait d’esprit et la bêtise que Teste est en train de proférer.

dimanche 21 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 44 min

La « couleur du ciel », selon la radio (on ne dit plus météo), en ce premier dimanche d’hiver. Bleue, la couleur. Du soleil, et température assez clémente.

Vivre toujours dans le même fuseau horaire abrutit.

À supposer que j’aie un jour l’occasion de continuer mon travail au théâtre, est-ce qu’un exercice sur la bêtise entrerait dans le cadre de la recherche sur la croyance, cet Art de ne croire en rien ? Une idée : bêtise d’entêtement (je m’enferre, je m’enferme dans telle ou telle pensée) et la bêtise d’adaptation (sociale). Intempestivité et opportunisme. Suradaptation.

—à propos d’adaptation, tu devrais en faire une de L’Illustre Gaudissart.

Théâtre & son trouble. Le suicide est dans le livre comme le ver est dans le fruit. Et c’est bien le moins que je me doive, ayant trop tardé à me mettre à ce travail d’écrire. Le prix à payer pour racheter cet atermoiement.

Un commencement : si j’étais faiseur de livres, et qu’il me prenait fantaisie d’écrire sur le théâtre, je commencerais par l’évocation, le récit du démontage après la dernière. Le pathos de l’événement. Le démontage du décor un soir de dernière… Pas envie de battre des ailes, comme je disais dans l’ “Avertissement“.

Pasticher Deleuze qui parlait de la concurrence que le marketting faisait à la philosophie en lui reprenant le concept de concept et qui montrait son entrain à remplir sa tâche : créer des concepts « qui sont des aérolithes plutôt que des marchandises » (Qu’est-ce que la philosophie ? 16) Fabriquer des aérolithes, un rêve.

Temps qui me paraît lointain, où j’écrivais : « l’idée, un peu paradoxale s’agissant de moi, de l’artiste privé, comme Deleuze parle du penseur privé. Moi qui suis d’un côté un intellectuel d’État et de l’autre un artiste du théâtre public. Pourtant cette notion de privé convient bien à ma situation d’idiot. Et à ma solitude face à mes spectacles qui ne sont que des aventures personnelles, les petits jeux que je joue avec le destin (pompeux). Un spectacle n’est pas comme un sujet de thèse qu’on dépose (pour construire un objet dont on sait déjà quelle récompense on en attend). Ce sont des coups de dés, à chaque fois. Il y a aussi le fiat : que ce spectacle soit, et je me débrouille pour qu’il existe ; après c’est une affaire de qui perd gagne. Mais en art qui perd, ne gagne pas. Ou qui ne gagne pas, perd. Mais si je vous parle théâtre, je ne suis capable de parler que du mien, et il n’intéresse guère que moi, et encore. Je ne vois même plus dans quelle histoire, si histoire il y a encore, je pourrais être inscrit. Mes écrits ne peuvent qu’être l’écho sourd, mat, de mon idiotie. Une affaire singulière. Est-ce que pour autant il faut répondre à Nathalie Heinrich qui a l’air de critiquer les artistes au motif qu’ils auraient l’outrecuidance aristocratique de quêter leur singularité ? On en est là qu’il faille tout ratiboiser ? N’essayez pas de sortir des masses comme on sort du rang (geste typique du sociologue qui tente de se distinguer en critiquant la distinction). Grande idée : une société vraiment démocratique n’a pas besoin d’art. Elle touristifie son passé prestigieux et patrimonial quand le cas se présente, et, à part ça : du pain et des jeux, du travail et de la culture. Mais attention, la critique du divertissement de masse n’est pas si aisée. Sous le divertissement se cache le plaisir que ces sociétés légitiment sans complexe. Le divertissement est un droit de l’homme. Maudite aussi soit la part maudite.» Paroles mortes, pas seulement gelées, hélas.

Théâtre (suite & fin). Pourrais-je dire : j’ai été honnête, sincère (voir supra) ? Ou j’ai fait semblant ?

Faut-il parler du public, et comment ? Je n’ai jamais cherché à supprimer l’antagonisme comédien/spectateur, dont parle Müller dans son entretien avec Heise. Le public : la bestia nera, disaient les comédiens de la Commedia dell’arte.

Toujours les restes.

(Ai-je déjà utilisé ce texte ?)

Je reprends, après tout…Ici, c’est-à-dire maintenant, je voudrais revenir sur le dialogue (mieux que je n’ai fait jadis dans ma « conférence » sur le sujet au Théâtre de la Colline. Le dialogue, c’est l’humain (ou le contraire. Heideggerisons un brin : il dit, inspiré par Hölderlin, Heidegger déclare : « nous les humains, nous sommes un dialogue », ou quelque chose comme ça (<H et l’essence de la poésie). Donc parler d’un dialogue homme/machine est une aberration, le chiffre même de la déchéance de l’homme, le chiffre du désir technique. Notre fondement est dans le langage ; le langage se vit dans le dialogue. Hölderlin dit : « depuis que nous sommes un dialogue et que nous pouvons ouïr les uns des autres ». On suppose le pouvoir entendre. « Le dialogue et son unité sont le support de notre réalité humaine ». Et c’est cela qui fait que nous sommes historiques. Ou bien : le langage s’historialise comme dialogue. Il faut que le monde devienne parole et non pas que l’homme devienne machine. C’est là que ça se tient. Quel est l’événement fondamental de la réalité-humaine ? Le langage ou la technique. C’est pour cela que Bond doit absolument affirmer que la machine n’a pas de langage (sait-il d’où vient ce qu’il dit ?)

Riche en mérites, c’est poétiquement pourtant

Que l’homme habite sur cette terre.

Et si on se dit que c’est techniquement que l’homme vit sur cette terre. Inconciliable. Si je ne pense pas (parce que sans doute cette pensée est au dessus de moi) que c’est la nomination qui est fondatrice des dieux et de l’essence des choses ? Ce que veut passionnément Heidegger, c’est un fondement ; la réalité humaine doit être poïétique pour être fondée ; par conséquent elle est un don, pas un mérite, comme l’est la technique. La pensée de la technique : l’homme s’est fait lui-même. C’est un être méritant. Est-ce la poésie qui rend possible le langage, ou la technique ? Notons que Heidegger parle d’un poème « que nous devons reconnaître comme la plus pure poésie de l’essence de la poésie et qui commence ainsi :

Comme au jour de fête, lorsqu’un paysan

Le matin sort pour voir la campagne… (247)

Notons que ce jour-là, bien sûr, le paysan ne va pas travailler la terre… Tous des frappés d’Apollon. Oui : à quoi bon des poètes en un temps de détresse ?

« Nous demandons seulement un peu d’ordre pour nous protéger du chaos. Rien n’est plus douloureux, plus angoissant qu’une pensée qui s’échappe à elle-même, des idées qui fuient, qui disparaissent à peine ébauchées, déjà rongées par l’oubli ou précipitées dans d’autres que nous ne maîtrisons pas davantage. » (Deleuze QLP ? 189) d’où le théâtre pour fixer ce vertige. Sinon le cinabre est tantôt, etc… Mais le chaos n’est pas un grand mot : je lutte contre mon petit chaos (avec parfois des échos, des résonances avec le grand ?) Chaque spectacle, un chaosmos, comme disait Joyce ? Prétentieux.

Malaise à le relecture du fatras du Théâtre et son trouble. Je me dis que le plus salutaire serait peut-être d’abandonner tout ça, consacrer son esprit à tout autre chose : ne plus parler de Montaigne, du théâtre tel que je l’ai fait, de Musil, de toutes mes scies, sortir de toutes les ornières dans lesquelles je suis tombé, renoncer à mes ritournelles (oui, ritournelle est le bon mot) et faire tout autre chose. Une telle stratégie “nœud gordien“, est-elle véritablement envisageable ? S’occuper des mamouths ou de la civilisation du phoque, etc. Mais il est bien tard pour acquérir une compétende dans une discipline nouvelle, quelle qu’elle soit. Dans la lettre à Jeanne, une chose juste : si je n’aime pas la fable, pourquoi suis-je aller me fourrer dans un secteur où la fable est reine. Perversité, masochisme ? Il conviendrait de faire la lumière là-dessus.

La piste narrative (romanesque) : « j’aurai passé le plus clair de mon temps dans des salles obscures. »

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