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mercredi 31 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 53 min

Ça se tire. Fin de la fièvre acheteuse. L’épidémie, m’a une fois de plus, épargné.

Sans préalable. Le beau de l’art (beau ça) : aucun savoir requis. Ce qui ne veut pas dire que ce savoir, qu’un savoir ne soit pas nécessaire. Mais il est à la discrétion de l’artiste (du poète, de l’écrivain). Vous ne pouvez pas dire ce qui a été vraiment nécessaire à tel ou tel pour écrire telle ou telle œuvre littéraire, à tel pour peindre telle tableau. Mais un philosophe ne devient philosophe que s’il a son petit bagage de philosophe (universitaire, bien sûr). Et le philosophe est toujours professeur de philosophie, quelle tristesse. Et les scientifiques, pareil. Façon de dire que du rapport de Picasso à ses maîtres, on ne peut rien dire.

J’ai fini de relire le fichier « rédaction » du Trouble. Tout est à peu près à jeter. Trop minaudé avec ça. La version romanesque (moi, j’écris Le Théâtre et son trouble) est pathétique de lourdeur complaisante : la lettre à la comédienne qui n’en finit pas et qui englobe le reste, le pastiche pot-pourri macédoine satire de genres divers, le dialogue, l’essai, la note, le mail, la conversation, etc., mais il faut du talent pour ça et tout le monde n’est pas Joyce pour se payer le luxe d’inventer une forme qui récapitule toutes les autres, pour dire la chose maladroitement.

Soldes : tout doit disparaître. Être consommé. Qu’on n’en parle plus.

Trop dans le tracas. Les beaux draps.

J’avais acheté Le Crépuscule de Prométhée de François Flahault, comme si j’avais encore mon séminaire à l’Université. Pas fait attention qu’il était devenu inutile de lire une chose pareille. Flahault avait déjà dirigé le numéro de Communications en 2005. « Contribution à une histoire de la démesure humaine », rien que ça. Le conseil qu’Océan avait donné à Prométhée, lors de sa visite, était de prendre des façons nouvelles.

Ça commence évidemment par Tchernobyl ; la catastrophe du communisme est une catastrophe technique (c’est moi qui dis ça) : depuis les soviets plus l’électricité jusqu’à Tchernobyl. Mais il faudrait parler aussi de la guerre des étoiles perdue par l’URSS. La IIIeme Guerre mondiale. Je ne savais pas qu’à Tchernobyl trônait une statue de Prométhée. Presque trop beau.

—peut-il y avoir une science et technique non prométhéennes ?

—une science écologique ?

Le Prométhée moderne n’est pas celui des Grecs : le monothéisme est passé par là. Flahault fait une découverte, à savoir que là où il y a rationalité, la démesure n’est pas absente. La raison n’est pas raisonnable. Oui, ce qu’il appelle « la propension à l’illimitation » (?) peut se cacher derrière l’effort rationnel.

La tragédie de l’homme viendrait de ce qu’il  est capable d’imaginer l’illimité et l’absolu.

L’homme séparé des  dieux et séparé des animaux. Pas drôle.

Pour finir en ne finissant pas le livre, je me demande quand même en quoi ces petits essais sont éclairants ? Ils peuvent convaincre qui ?

Ce soir j’avais décidé d’en finir avec ce texte sur Jacquie sur lequel je bute depuis des semaines ; c’est quand même incroyable. Est-ce parce que je n’ai rien à dire, que je ne veux pas être complaisant, etc. Voilà que j’avançais enfin, péniblement, mais j’avançais, et Word quitte ‘inopinément ‘ me dévorant tout le texte. Ne subsistaient que trois lignes. Découragement, il faut bien le dire.

Essai, mais le dernier, miteux, calamiteux :

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre. Je sais bien qu’elle passe le plus clair de son temps dans les salles obscures, mais regardez ses photographies, par exemple, celles ici de La Génisse et le pythagoricien : le théâtre ne vous saute pas aux yeux. Un exploit. Au contraire, les photographes de théâtre officiels, les professionnels de la profession, ceux qui viennent mitrailler votre spectacle lors de la battue de la séance photo, ne photographient que ça, le théâtre ; le théâtre, vous ne voyez que lui, et, vous voyez tout de suite que ça ne peut pas être autre chose que du théâtre.Il y a pire : à vouloir faire à tout prix des clichés de théâtre, on finit par ne traquer que le théâtre cliché, c’est-à-dire le théâtre mort, celui dont on dirait que, corollairement, il n’est fait que pour finir en photos dans les livres illustrés d’histoire de la mise en scène : scénographie, mise en place, gestuelle, tout pour la photo. La photographie est fatale au théâtre ; elle tire sur ce qui bouge et parle (le théâtre est corps en mouvement et voix), pour l’éterniser, comme on dit. Elle change l’instant en destin, mais à ce jeu, l’éternité, c’est la mort. Cette éternité dans laquelle la photographie fige tel qu’en lui-même le théâtre, c’est celle des empailleurs.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre ; les autres accusent le théâtre (comme on accuse des traits), elle témoigne pour la défense, simplement parce que, plus qu’à la mort, qui peut avoir son charme tragique, c’est à la naissance du théâtre qu’elle s’intéresse, à la naissance du théâtre, c’est-à-dire comme l’étymologie nous le souffle, à sa nature. Et c’est une photographie non-violente, non-mortifère, qui est comme une caresse donnée à ce qui vient à la vie ; voyant Jacquie au travail parmi nous, je me dis souvent qu’elle photographie comme elle sourit. Affaire de tact. La preuve ? Je ne sais jamais quand elle prend sa photo, quand elle shoote. Du coup, ça ne fait pas mal. Mais le mot de témoignage ne me plaît pas. J’imagine plutôt, sa modestie me contredirait sans doute, et j’espère qu’elle vient au théâtre non tant pour rendre compte d’un travail en train de se faire mais pour faire de la photographie, à son compte, pour ainsi dire, comme Alain Prochiantz dit qu’il vient au théâtre pour faire de la science par d’autres moyens. La photographie est première. Jacquie Bablet, avec son appareil, vise non pas « notre » théâtre, mais s’intéresse à ce que chaque spectacle vise. Quand je la voyais  se promener dans notre espace, une espèce de biotope plus qu’une scénographie, s’emmêler, comme les comédiens, dans les lanières élastiques de la membrane qui séparait les deux côtés de ce bifrontal ouvrable qu’avait imaginé Nicky Rieti, je me disais qu’elle était vraiment dedans, embarquée, et qu’elle était bien obligée de faire son truc, quelque chose que je ne connais pas, n’étant pas photographe, mais qui ne  saurait se réduire à fabriquer des images. Dès lors que Jacquie Bablet a décidé de participer à l’aventure mentale (et physique, bien sûr) qu’est l’invention d’un spectacle, et d’être à l’écoute de ce qui se passe, se dit, s’entend, elle sait bien qu’elle ne photographiera pas seulement avec son œil, mais avec  ses oreilles et avec ce que sapiens sapiens a entre les oreilles. Avec ses pieds aussi, parce qu’elle bouge et va se mettre à l’écoute de ce qui survient, va chercher les résonances de ce qui va peut-être prendre vie. Jacquie Bablet échographie le théâtre.

Ou plutôt :

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre. Pourtant elle passe le plus clair de son temps dans les salles obscures, je le sais bien, mais regardez ses photographies, celles ici de La Génisse et le pythagoricien, vous voyez bien que le théâtre ne vous saute pas aux yeux. Au contraire, les photographes de théâtre officiels, les professionnels de la profession, ceux qui viennent mitrailler votre spectacle lors de la battue de la séance photo, ne photographient que ça, le théâtre ; le théâtre, vous ne voyez que lui, et, vous voyez tout de suite que ça ne peut pas être autre chose que du théâtre. Il y a pire : à vouloir faire à tout prix des clichés de théâtre, on finit par ne traquer que le théâtre cliché, c’est-à-dire le théâtre mort, celui dont on dirait que, corollairement, il n’est fait que pour finir en photos dans les livres illustrés d’histoire de la mise en scène : scénographie, mise en place, gestuelle, tout pour la photo. La photographie est fatale au théâtre ; elle tire sur ce qui bouge et parle (le théâtre est corps en mouvement et voix), pour l’éterniser, comme on dit. Elle change l’instant en destin, mais à ce jeu, l’éternité, c’est la mort. Cette éternité dans laquelle la photographie fige, tel qu’en lui-même, le théâtre, c’est celle des empailleurs.

Jacquie Bablet ne photographie pas le théâtre ; les autres accusent le théâtre (comme on accuse des traits), elle témoigne pour la défense, simplement parce que, plus qu’à la mort, qui peut avoir son charme tragique, c’est à la naissance du théâtre qu’elle s’intéresse, à la naissance du théâtre, c’est-à-dire comme l’étymologie nous le souffle, à sa nature. Et c’est une photographie non-violente, non-mortifère, qui est comme une caresse donnée à ce qui vient à la vie ; voyant Jacquie au travail parmi nous, je me dis souvent qu’elle photographie comme elle sourit. Affaire de tact. La preuve ? Je ne sais jamais quand elle prend sa photo. On ne sent rien, on ne sent pas l’objectif t on se laisse faire avec la même indifférence que la faune sous-marine. Je disais témoigner. Le mot ne me plaît pas. J’imagine plutôt, sa modestie me contredirait sans doute, que si Jacquie Bablet vient au théâtre, ce n’est pas tant pour rendre compte d’un travail en train de se faire que pour faire de la photographie, à son compte. Au théâtre elle fait de la photographie : dans mon théâtre, j’aime que chacun fasse ce qu’il a à faire : les comédiens jouent la comédie, le musicien fait de la musique, le scientifique, comme dit Alain Prochiantz vient faire de la science, les pensoteurs pensotent. La photographe fait de la photographie. Avec son appareil, vise non pas « notre » théâtre, mais s’intéresse à ce que chaque spectacle vise. Quand je la voyais  se promener chez nous, chez elle, dans ce qui est plus un biotope qu’une scénographie, s’emmêler, comme les comédiens, dans les lanières élastiques de la membrane qui séparait les deux côtés du bifrontal de Nicky Rieti, je me disais qu’elle était vraiment dedans, embarquée, et qu’elle était bien obligée de faire son truc, quelque chose que je ne comprends probablement pas, n’étant pas photographe, mais qui ne saurait se réduire la fabrique d’images. Jacquie Bablet est là et elle écoute au moins autant qu’elle regarde. Elle ne photographie pas avec son œil ou alors on dira que son œil écoute. C’est ça : l’objectif écoute, cherche les résonances de ce qui va prendre vie. Jacquie Bablet échographie le théâtre.

Reçu avec des vœux, une lettre de Michèle à Sarkozy :

Lettre (ouverte) à Monsieur le Président de la République

Monsieur le Président,

Par une lettre datée du 30 décembre 2008, vous m’informez de votre décision de me décerner, sur la réserve présidentielle, le grade de chevalier de la Légion d’honneur. Je suis très heureuse, Monsieur le Président, de cet intérêt montré à ma contribution la recherche fondamentale en mathématiques et à la popularisation de cette discipline et je vous en remercie.

Monsieur le Président, il y a un an et demi, à vous receviez une lettre (ouverte) envoyée par ma mère, Josette Audin, qui vous demandait de contribuer à faire la vérité sur la disparition de mon père, Maurice Audin, mathématicien lui aussi, et disparu depuis le 21 juin 1957 alors qu’il était sous la responsabilité de l’armée française.

A ce jour, vous n’avez pas donné suite à cette demande. Vous n’avez d’ailleurs même pas répondu à cette lettre.

Cette distinction décernée par vous est incompatible avec cette non-réponse de votre part. Vous me voyez donc au regret de vous informer que je ne souhaite pas recevoir cette décoration.

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’expression de mon respect,

À Strasbourg, le 1er janvier 2009

Michèle Audin

mathématicienne

12 rue de Berne

67000 Strasbourg

Comment répondre ? La Légion d’honneur est évidemment faite pour qu’on la refuse ; c’est le fameux « je n’ai pas l’habitude de recevoir d’ordre » de Godard. Sans doute aurais-je aimé m’inscrire au club de tous ceux qui ont fait des coquetteries avec cette breloque ; mais apparemment je n’ai même pas mérité de pouvoir refuser la Légion d’honneur, comme toute autre distinction, du reste. C’est ma honte. Je serai passé inaperçu à ce point ? Du coup, ce n’était même pas la peine de disparaître. Mais évidemment le cas Audin est plus douloureux. Je ne me vois pas féliciter Michèle pour son refus, pour la beauté de son geste, une beauté qui ne coûte pas cher, en général, et qui peut même rapporter gros, puisqu’on se distingue davantage en la refusant qu’en l’acceptant sans beaucoup de bruit. Dans le cas présent, cette façon de ne pas « souhaiter recevoir cette décoration » n’est pas la moindre des choses, parce qu’il y va de la politique, j’allais dire de la République et du sang que ses ministres ont sur les mains. Que Sarkozy soit conscient du côté répugnant de sa proposition, ce n’est même pas certain ; j’imagine son cynisme au petit pied et à talonnette ; ce type est petit en tout et il fait le monde à son image. Qu’il tente de se débarrasser de Michèle de la sorte, c’est minable, si d’aventure il est au courant de la lettre de Josette, et si ce n’est pas seulement un coup de ses conseillers encore plus petits que lui, c’est minable, donc, mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que la République pense pouvoir se débarrasser de l’affaire en décorant la fille ; cela est insupportable. Ce pays qui ne supporte pas sa vérité, qui ne peut la regarder en face.

En réfléchissant au tact que nécessite une réponse à Michèle, j’en viens à me demander si l’affaire Audin, comme la torture en Algérie (je ne parle même pas de la manière dont la Collaboration et Vichy me talonnaient) n’ont pas été décisives dans mon mauvais rapport avec mon pays et la société dans laquelle j’ai été amené à vivre. Mon côté « nicht versöhnt », pour reprendre un titre célèbre, (« non réconcilié », pour la jeune chercheuse non germaniste, -au fait, ça va ?, allez encore un effort, ça se tire, ce soir je cesse de notuler, corpus clos, fin de partie, thèse, antithèse, foutaise), le fait que j’ai « préféré ne pas », mon abstentionnisme social, mon absence à l’Histoire procèdent de là. Je n’ai jamais voulu vraiment m’insérer dans une société et appartenir à une nation qui me dégoûtent. Je reconnais la stupidité de cette attitude, sa nullité politique, son caractère improductif, -j’aurais mieux fait d’agir politiquement pour que changent les choses (mais il aurait fallu y croire)-, mais si je n’ai pas voulu ou pu me démener dans la société, si je suis du coup incapable d’accorder le moindre crédit à un jugement qui porterait sur moi cette société ou l’État, je sais d’où cela vient. Cela ne me rend pas aveugle pour autant sur ce que je dois à cette République : une petite rente à vie, et surtout les années tendres de ma toute première formation à la Communale. Après ça s’est gâté.

Échec : toute réussite dans cette société est une immoralité. Ou, si je veux être plus exact à mon sujet, une impossibilité psychologique.

Théâtre : je suis refroidi. À propos de refroidissement, ceci :

Si j’étais conséquent, je devrais effacer les traces le mieux possible et détruire tout ce que j’ai écrit. Ce serait un beau geste dont je ne suis pas certain d’être capable, bien que je sois persuadé que personne jamais n’ira mettre le nez dans cette macédoine de textes. Il n’y a, c’est certain, rien à lire, ce qui s’appelle rien. Mais je ne suis pas très conséquent car j’écris ceci alors que je vais envoyer cette partie du journal à l’intéressée.

Ma disparition. Pour le moment, je n’ai d’évidences, c’est ridicule, qu’au sujet des faire-parts dans la presse. Il faut que j’informe qui de droit (mais qui ?) que je refuse que mon Université annonce ma disparition dans Le Monde, et quant à celui que ma famille serait amenée à publier, je ne veux d’autre mention que celle des dates de naissance et de décès : 1945-20… Aujourd’hui comme dirait Beckett, c’est surtout la deuxième date qui m’importe. (voir Premier amour) Premier amour ! il n’ y a que le dernier pour être pire.

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