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Les journaux de Jean-François Peyret, 2001 à 2008, sont téléchargeables ici

samedi 20 décembre 2008 (La Roque)

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 41 min

Roberto Alagna : jamais je n’entre en scène sans écouter Gedda avant. Quand je voyage de par le monde, j’emporte toujours avec moi un disque de lui. Il cite aussi la phrase préférée d’un ténor, dont je n’ai pas entendu le nom : « ne me donnez pas de conseils, je sais me tromper tout seul. »

Les photographes sont des chasseurs, des prédateurs : tirent sur tout ce qui bouge. Pour accrocher leurs clichés à nos murs comme des trophées. Ou sur des pages de livre. L’ai-je bien mitraillé ? Vous ne savez pas comme je souffre pendant la séance photo, juste avant la première : les photographes viennent tuer le spectacle, une espèce de mise à mort (de la photographie comme tauromachie, c’est joli, sauf si on est le taureau). Capturer : la vidéo capture le spectacle vivant, la photographie l’estocade, le zigouille. La littérature à l’estocade.

On est pris en photo. Alors autant sourire. Pour l’éternité.

Le soir, la nuit. Plus envie de penser à ce texticule sur la photographie et La Génisse. Ceci dit en passant, il vaudrait mieux que j’essaie de glisser deux ou trois petites choses sur le spectacle pour faire de la réclame. Par ailleurs, je me vois invité à en revenir au Théâtre et son trouble puisque, de haute lutte,

—il ne faut rien exagérer

j’ai réussi à conserver ce titre que voulait me piquer Claire David. Mon sang n’a fait qu’un tour, comme aurait dit…, qui aurait dit ça, du reste ? Je ne sais par quel bout prendre la chose. Le mieux serait de reprendre la lecture des différents dossiers déjà ouverts pour cette occasion. Mais j’ai peur de piquer du nez. Ou pire encore, d’avoir envie de me jeter par la fenêtre, en piqué. Non, si je pense sérieusement, gravement au suicide, ce n’est pas la défenestration que je choisirais. Comment me tuerais-je ? L’arme à feu ? mais je n’en ai jamais touché une ! La voiture contre un mur, un arbre ou un camion (ce n’est pas gentil pour le camionneur), c’est déjà plus dans mes cordes ; j’y ai déjà pensé, un de mes fantasmes favoris pendant longtemps, toute la trentaine. Se pendre ? Trop technique ; il faut savoir faire des nœuds, et ça fait un peu rural; on ne se pend bien que dans une grange.

La chimie, c’est encore ce qui correspondrait le mieux à ma complexion. Un petit coquetaile qui tue. Il ne faudrait pas souffrir par dessus le marché. Mourir n’est déjà pas si gai… Le gardénal, ça existe encore ? Je crois que je n’opterais pas, au bout du compte, pour une mort violente, trop peur, comme je disais. Il faudrait que ce soit une chose douce, précédée d’une ivresse, avec le risque que cette ivresse redonne goût à la vie, mais on s’en aperçoive trop tard ; pas mal.

Théâtre et son trouble. Donc je recommence par l’«Avertissement », fichier numéro 1 ; quelle angoisse ! Quelle coquetterie que de commencer un livre en disant que l’auteur n’en sortira jamais, ne s’en sortira jamais. Il ne sortira pas du livre (quel sens ?) ou bien cela signifie que c’est le livre qui ne sortira jamais ? Les deux, en général.

Le cercle vicieux de ces tentatives d’écriture. Une mauvaise habitude. Mauvaise, oui, mais presque pas une habitude.

J’ai souvent dit que je n’avais rien à perdre sinon mes possibilités de travailler (production). C’est fait. Les jeux sont faits. Et on me fait sortir la queue basse.

vendredi 19 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 40 min

Lundi à Avignon : déjeuner avec Baudriller. Me dit paternellement (filialement) au moment de se quitter : tiens bon, hein ? Je raconte une fois de plus mes déboires avec les tutelles, et basta. Je ne suis guère éloquent sur mes projets (la filiation, etc.). Il prend quelques notes, assez distraitement.

samedi 13 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 40 min

J’ai acheté chez Tschann L’angoisse de penser d’Evelyne Grossman. Pour le titre. Je ne connais que trop le « logiciel » de l’auteur (logiciel ! je pourrais quand même trouver mieux). Je sais que c’est encore un livre qui aurait pu, dû être écrit dans les années 70. Il y a des livres qui sont des conservateurs, comme on dit pour les aliments.

Je dois déjeuner avec Vincent Baudriller lundi prochain, façon de m’accrocher, pour qu’on ne m’accuse pas d’avoir tout lâché, si vous voyez ce que ou qui je veux dire. Pourtant, je sais que je ne peux plus continuer. J’en suis arrivé à un point où je ne peux plus continuer.

— Les œuvres d’art sont toujours les produits d’un danger couru, d’une expérience conduite jusqu’au bout, jusqu’au point où l’homme ne peut plus continuer. (Lettre de Rilke à Clara, cité par la Grossman, justement). Appliqué à moi, ça sonne un peu emphatique. Je ne peux pas continuer, un point c’est tout. Et pas de fioritures.

Angoisse ante portas : je ne puis me mettre au texte sur Jacquie. Anéanti. Interdit. Malade comme d’habitude. La mauvaise habitude. Insupportable rapport de soi à soi. Trop connu.

—« mais aujourd’hui encore quand je dois commencer à écrire, je suis dans la même situation : avant d’écrire, je ne suis absolument pas,…je suis… et même quand c’est un texte modeste, comme ça de circonstance, 3-4 pages, etc. c’est vraiment, … pendant un certain temps… je commence à écrire et là… je refais la même expérience, mutatis mutandis, évidemment…mais avant chaque texte que j’écris, c’est le même blanc, le même désespoir…sentiment d’impouvoir : ‘’j’arriverai jamais, j’arriverai jamais’’… même pour des choses très, très modestes, vraiment très modestes. Ça ne m’a pas quitté, donc. Bon, laissons… qu’est-ce qu’on disait ? » (Derrida)

Je recopie ceci et j’écris cela en écoutant (distraitement) à la radio une retransmission du Saint François d’Assise d’Olivier M. Retour, au moins par la pensée, à ma petite clarisse. Que vais-je en faire ? Cependant, dans le poste, le public applaudit à tout rompre. Cela doit faire plaisir. Agacement de ma part.

Un point de vue de l’intérieur, mais pas celui de témoin. Étrangeté : celle familière de la voisine du dessous, ou du dessus. La brocanteuse et son droit d’aubaine. L’aubaine !

jeudi 11 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 40 min

Faire du théâtre : nous ne sommes même plus « entrepreneurs de la joie publique » (Léon Bloy).

Une photographe à l’œuvre (suite). Le contraire du mitraillage de la séance photo.

Elle aime nos façons. Elle n’avait que peu d’obligations, elle ne venait pas travailler. Pas un rapport professionnel (social) ; quelque chose comme l’amitié. Une curiosité un peu amusée ou assez désabusée. Je ne me suis jamais demandé ce qu’elle faisait là ; sa présence a la force d’une évidence ; elle avait sa place, elle était à sa place. Elle l’occupait.

La photographie, c’est la mort du théâtre : une captation vidéo, par exemple, ne tue pas le spectacle, contrairement à ce que l’on croit, non pas seulement parce qu’elle reproduit le mouvement, mais parce qu’il y a la voix. Une voix enregistrée n’est jamais morte. Une voix archivée est toujours vivante (Il faudrait creuser cela). Flux. Et pourtant il est plus émouvant de voir un mort en photo que d’écouter sa voix : parce que la photo le montre déjà mort ?

La photographie tue le théâtre après l’avoir accusé. Dans les clichés des professionnels de la profession, le théâtre, on ne  voit que ça. Sur son trente et un. Les photographes ne photographient que la cérémonie théâtrale. La photographie de théâtre est déjà caricature, elle accuse les traits. Et même,  c’est à croire que certaines mises en scène sont faites pour la photo. Le cliché éternise le théâtre, ce qui revient à le nier, puisque le théâtre ne peut être qu’au présent. Le théâtre épinglé par ses photographes, même. Épinglé comme le papillon dans sa boîte, dans le coffret. Il ne faut pas arrêter l’instant qui passe, même et surtout s’il est si beau. Le théâtre cliché adore la photo, donc.

En général les photographes sont des prédateurs, de plus ou moins grands voleurs. Ils nous braquent leurs objectifs sous le nez.

Là encore le cas de la vidéo est différent : je rêve que le théâtre ne soit pas seulement voué à être capté, capturé, mais qu’il puisse plutôt servir de matériau pour un discours que tiendrait le vidéaste, pour son compte. Voilà ce que j’aime, c’est que les gens soient à leur compte.

—idéologie d’épicier, de petit boutiquier

—peut-être, et alors ?

JB ne vient pas photographier ; elle est toujours déjà là. Parce qu’elle est de la famille

—mais ce n’est pas une famille, Dieu merci.

Il vaut mieux parler de familiarité.

L’erreur fatale du photographe est d’épouser le point de vue du spectateur. Il photographie pour le spectateur, sincèrement, souvent pour mettre en valeur le spectacle (révéler la valeur théâtre du spectacle, sa teneur en théâtre). Mais il ne faut pas croire qu’en étant à l’intérieur, JB photographierait pour autant du point de vue soit du metteur en scène soit des comédiens. Elle invente une position tierce. Le tiers n’est pas exclu. Mais quelle est son attente, et que vient-elle faire ? Au bout de tant d’années, je ne le sais toujours pas, et il ne me viendrait pas à l’idée de lui demander, des fois qu’elle ne le sache pas ! Je suppose seulement qu’elle aime bien nos façons, les gens qu’elle y croise. Ce petit monde.

Les modalités de sa présence : pas l’indiscrétion de la petite souris.

JB ne photographie pas le théâtre. Le réflexe du déclenchement (le moment où le photographe shoote), qu’est-ce qui y préside ? Qu’est-ce qu’il a vu pour appuyer sur le bouton, instant fatal. C’est spinal comme processus. L’intelligence devenue réflexe. Mouvement : mais si elle ne photographie pas le théâtre, que fait-elle donc ? C’est que je n’en sais rien.

mercredi 10 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 37 min

Je lis dans le journal que Cécile Duflot avait, entre autres choses, donné « naissance à Térébentine ». Ça sonne bien mais ne sent pas bon l’écologie.

Je lis aussi que le Lagarde & Michard est en train de mourir, et de lui-même, comme d’épuisement. Dire que j’avais été, à mes débuts, payé par l’Université pour en finir avec ce chef-d’œuvre dont le pic des ventes s’est situé en 1967…Vanité ; il suffisait d’attendre les 60 ans du manuel, attendre patiemment l’inéluctable déclin. Critique de la réalité par la réalité. Trois livres, on m’apprend, lui donneraient le coup de grâce: l’Antimanuel de littérature de l’inévitable François Bégaudeau qui nous apprend que La Bruyère avait son petit caractère, et qui se pose aussi de bonnes et solides  questions (« L’écrivain peut-il être une femme ? ») ; ensuite le Jourde & Nauleau qui semble donner dans la parodie, art difficile, et dans l’attaque ad hominem (n’aiment pas Sollers, bizarre) ; enfin Mes hommes de lettres de Catherine Meurisse, une histoire de la littérature en bande dessinée, si je comprends bien. Elle va apparemment à l’essentiel : Gaston refusant le manuscrit de Proust au motif que les phrases sont trop longues, le sketch de la madeleine. Sans oublier la bataille d’Hernani.

mardi 9 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 36 min

Il y a un an tout juste, je travaillais encore. J’étais à Montpellier chez Mathilde.

À Detroit, devant les usines d’automobiles, des pasteurs prient Dieu pour qu’Il les sauve de la crise.

—Incroyable, dit la journaliste de la télévision.

—cours vite camarade, le vieux monde est devant toi.

Lu la dissertation de Le Clézio sur le pouvoir de l’écrivain (quelque chose comme ça, peut-être pas tout-à-fait ça, mais aussi original), et qui se perd un peu dans la « forêt des paradoxes » (Stig Dagerman). Ah ! on pourrait bien être désenchanté, l’écrivain ne va pas avec ses pauvres mots changer le monde ; ceux qui meurent de faim continueront de mourir de faim, et nos lecteurs se trouveront principalement parmi ceux qui ont à manger, etc. Ce serait à désespérer s’il n’y avait Elvira, conteuse amérindienne ; l’authenticité au fond de la forêt. Grosses ficelles ; on nous sort la bonne sauvage, survenue de la nuit sauvage de la forêt sauvage du Darien, elle, la poésie même, loin de toute sophistication, en harmonie avec la nature, je suppose, et qui allait revivifier la certitude que la littérature est possible. Pauvre Elvira qui, si l’alcool ne l’a pas rongée, existe peut-être encore, ne se doute pas qu’elle a été ainsi « évoquée » dans le temple de l’académisme.

2000 signes sur la photographie. À écrire, les textes courts, rien de pire.

Ce journal n’en est plus un, c’est un cahier de brouillon. Brouillon, c’est le mot. L’esprit est de plus en plus brouillon. Le théâtre disciplinait cet esprit brouillon, l’obligeait à mettre en forme. La mise en ordre, la mise en forme d’un matériau brouillon. La forme (le spectacle) redressait les torts de mon esprit. Et encore pas toujours, puisqu’aussi bien, nombreux étaient ceux qui me disaient n’y rien comprendre.

JB ne photographie pas le théâtre… (le reste manque)

lundi 8 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 37 min

Hier c’était le 7 décembre : à la télévision je regarde Don Carlo de la Scala (Daniele Gatti/ Braunschweig). Une production qui ne restera pas dans les annales, prévenait Le Monde. Je suis bête, mais quand je vois cela sur un écran, et surtout un petit, je n’arrive pas à étouffer en moi la rigolade à voir ces chanteurs grassouillets et vieillissants tenter de nous chanter l’amour de deux jeunes gens. Et s’agissant de Stuart Neil, remplaçant au pied levé Giuseppe Filianoti, viré vite fait par la direction, grassouillet est peu dire. Et la princesse Eboli qui doit avoir mon âge ! J’ai bien aimé (mais qu’est-ce que j’y connais ?) le Philippe II de Ferrucio Furlanetto. Mais les costumes de Thibault empâtent tout ; je suppose qu’ils sont censés contraster avec l’épure froide de la scénographie, et la dynamiser, mais à ce point, c’est pierre attachée au cou, en fait de dynamique.

Je parlais de métier, ces jours-ci : quel curieux métier, celui de metteur en scène d’opéra. Cela au moins m’aura été épargné.

J’apprends dans le journal que des malins ont inventé un écrin où l’on peut faire enfermer son ADN. Nouveaux produits sur le marché : des bijoux à l’ADN, en poudre ou dans une goutte d’alcool, au choix. Il paraît, selon l’un des promoteurs de l’affaire, Yvan Weber, que l’ADN (sous une lampe UV), c’est « beau, très stylé, avec un côté art contemporain, comme un code-barres coloré ». Tel que. Agrandi, l’ADN fait de jolis tableaux. Il ne faut pas que j’oublie de me frotter l’intérieur de la joue avec un coton-tige pour le leur envoyer. Ils amplifieront (sic) les parties les plus jolies (resic) de mon code génétique. Tu as ainsi une œuvre, personnelle on ne peut plus, mais faite par un autre. Le portrait à l’heure de la génétique. C’est bien moi, tu ne trouves pas, chérie ?

Filiation (une brève de tribunal) : une homosexuelle a obtenu, et, contre toute attente,  facilement, une délégation d’autorité parentale sur l’enfant qu’elle élève en garde alternée avec son ex-compagne. Les juges aixois l’ont accordée après une seule audience.

Écrire : il est difficile de commencer (un livre) ; il n’y a pas de raison qu’on en voie la fin (mettre un point final). Au moins le théâtre créait des obligations : on sait quand les répétitions commencent, on connaît la date de la première, on sait quand c’est fini. Mais j’ai déjà dit mille fois ces choses-là.

Une journée d’agonie sur le début du chapitre XVII du livre II des Essais, « De la présomption ». Je me suis empêtré dans l’idée de cérémonie (« nous ne sommes que cérémonie », etc…). Qu’est-ce qui a déclenché l’envie de retourner à cette exercitation montaignienne ? Je n’en sais rien, mais que de ratés dans l’écriture ou de retards à l’allumage. Je n’avais pas touché à ce texte depuis l’été. C’était peut-être pour ne pas revenir aux photos de Jacquie ni aux lettres de Virginia.

L’idée d’étiquette, ça a à voir ?

dimanche 7 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 31 min

À la radio, quelqu’un parle de philosophes qui exercent en Europe et d’autres qui erxercent en pays arabes. Ce verbe « exercer » me surprend. Comme si être philosophe était un vrai métier, comme médecin ou dentiste.

Et moi, aurai-je exercé une profession ? Je ne saurais dire. Si, je saurais dire.

Autre expression qui a son étrangeté : toute son activité se ressent de, je ne sais pas trop quoi, de son ou de ses origines. Se ressentir de…

Pourquoi  Averroès n’a -t-il rien compris à la tragédie et à la comédie ? Voir Borges. Il ne comprend que le sacrifice d’Abraham.

Passer du temps (ce que je ne fais pas), prendre de l’élan pour entrer à force dans l’écriture. Je reste toujours froid comme on dit d’un moteur qui n’est pas encore chaud (idée à réécrire).

samedi 6 décembre 2008

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 31 min

La question du métier. Au fond, je n’ai jamais eu de métier. Dilettantisme ? Amateurisme. Pas non plus. Mais c’est de travailler avec des professionnels, acteurs et techniciens, qui m’a fait professionnel.

vendredi 5 décembre 2008 (La Roque)

Classé dans : Journal 2008-2 — admin @ 11 h 23 min

Au chaud. Grondement de tonnerre, dehors. Un orage d’hiver.

Paresse et doute : l’envie de faire des spectacles qui manque.

Imagination. Si je n’ai pas écrit de livres, c’est que je n’avais pas l’imagination du livre à faire. Naguère quand je voyais arriver les spectacles, quand je les sentais venir, je ne pouvais m’y soustraire, je ne pouvais me dérober. Désormais je n’ai plus l’intuition du spectacle à faire. Du ou d’un spectacle à faire. Une sorte d’expropriation. Plus de geste artistique à faire. De toute façon, faire de l’art pour ne récolter que l’humiliation, ce n’est pas une bonne affaire. Un échec, mais un échec d’artiste, la seule consolation. Moins lugubre que d’être un professeur médiocre. Moins pénible que de ne aps avoir eu un poste brigué. (J’imagine, parce qu’en réalité, je n’en sais évidemment rien).

Finir une vie qui m’est à charge. Mais comment la finir ? La seule curiosité qui demeure vivante, celle des modalités de ma mort. Déjà dit.

La première idée : JB ne photographie pas le théâtre. Pas le point de vue du spectateur (à venir) ; ne cherche pas à saisir des clichés de théâtre. Si j’entends le déclencheur, je n’en conclus rien quant à ce qui vient de se passer ou de ce que ça va donner. Je ne me dis pas qu’on m’a dérobé un instant de théâtre. Instant et cliché, instantané. La question de la continuité et de la discrétion, du continu et du discret. Faire de l’étendue avec du temporel. Arracher quelque chose au flux temporel, c’est-à-dire à la vie.

Retour sur images : ces photos montrent ce que je n’avais pas vu, ce que je ne vois pas de mes spectacles. Pas le sentiment de m’y retrouver quand je les regarde après coup, le petit coup de la nostalgie. Ou bien : je n’ai jamais vu ce que montrent ces photos. Tout cela est mal formulé. Il faudrait dire : je n’avais pas vu ça (comme ça). Et ce, malgré la familiarité ; je n’y reconnais rien, voilà le curieux, ce qui me rend curieux. Pas non plus du nouveau. Je ne puis dire que je découvre quelque chose de tout à fait neuf. Alors ?

Elle fait ce qu’elle a à faire, et qui, c’est ce que je présume, ne se résout pas, ne se résume pas dans son résultat, une photo qui se rapporterait docilement ou humblement à mon travail. Le photographe qui vient fabriquer du document. La photographie comme secondaire, relative à quelque chose dont elle s’empare, mais qui existe en dehors d’elle.

Recommencement. Voilà j’ai tenté de légender (curieuse expression, si l’on y songe) les photographies de Jacquie B. Ce n’est pas pour moi une entreprise facile, d’abord parce que revenir dans mes pas m’est pénible. Je veux dire que je ne peux regarder ces photos comme si je feuilletais un album de famille ou que je regardais des photos de voyages ou de vacances ; le plaisir du ‘‘je me souviens’’, du  ‘’c’était bien ça’’, et la complaisance qui va avec, le modeste plaisir de la connivence avec soi-même. Je ne peux pas dire que ça me plaise de voir ces clichés ; ça me fout le cafard plutôt, celui des choses perdues à jamais, ainsi de suite. Cela ne fait rien revivre, rien ne revit jamais, c’est toujours autre chose, mais ce n’est pas non plus un arrêt de mort (voire) ; ça se passe ailleurs, mais où ? Ce qu’il faut dire : je suis heureux que cela existe bien sûr, parce que cela atteste de l’intérêt que peut susciter ce que je fais (et cela est précieux), mais je ne suis pas l’objet de la photographie ni mon travail non plus. La photographie est l’objet de la photographie, le medium est le message, si vous voulez. Enfin le résultat m’importe assez peu ; je sais que ce que fait Jacquie est juste et que cette justesse est son affaire exclusive. Elle vit sa vie. Une idée connexe : je ne suis pas photographe, mais je gage que je n’aurais fait aucune des photos que Jacquie a faites. Je serais sans doute beaucoup plus plat. J’aurais fait les photos de tout le monde.

Se laisser photographier comme font les fonds sous-marins ou la faune sous-marine, avec la même indifférence. Se savoir regardé, et s’attendre de se voir à son avantage, ce n’est pas mon truc.

Pendant que je m’agace sur ce petit texte à faire, passe sur l’ordinateur (iTunes) Die junge Nonne de Schubert (Anne Sofie von Otter/Abbado), et je me prends à songer attendri à la petite Virginia.

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